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Carolyn Lindner, championne de curling en fauteuil roulant : sur sa lancée

Plus tôt au mois de mai, lorsque le capitaine manitobain Dennis Thiessen et son équipe se sont mis à célébrer la victoire à la finale du Championnat canadien 2017 de curling en fauteuil roulant, le skip a entendu des paroles inattendues de la part de sa première : «Mais je veux continuer à jouer,» a insisté Carolyn Lindner, dont c’est la première saison sur l’équipe. «Je viens justement de trouver ma vitesse de croisière!»

Certains trouveraient cette réaction inédite, mais ce n’était aucunement surprenant pour les coéquipiers de Lindner qui, au cours de seulement quelques mois, avaient observé sa transformation de parfaite débutante en championne canadienne – ce qui en dit long sur l’esprit fort et déterminé qui l’avait aidée à supporter les défis d’une maladie qui a changé le cours de sa vie.

Médaillés d’or au Championnat canadien 2017 de curling en fauteuil roulant à Boucherville, Que., Équipe Manitoba: première Carolyn Lindner, deuxième Jamie Anseeuw, troisième Mark Wherret, capitaine Dennis Thiessen, avec les entraîneurs Tom Wherret et Tom Clasper (photo de François Mellet)

Il y a quatre ans, Lindner habitait à Winnipeg avec son époux et leur fils de 10 ans; elle était enseignante de métier et elle participait à maintes activités sportives et récréatives, dont yoga, séances de boxe, escalade de glace, cyclisme, badminton, randonnées et ski de fond.

«Je me plaisais tellement dans mon travail; c’était vraiment enrichissant et satisfaisant,» dit-elle à propos de son poste d’enseignante pour l’enfance en difficulté dans une école de centre-ville. «J’aimais défendre les intérêts des enfants en difficulté. C’est mon travail qui m’a inculqué cette attitude de ne jamais céder jusqu’à ce que je sois satisfaite d’avoir investi un effort à 100 pour cent, et que le résultat ciblé s’achève.»

Mais tout a changé quand elle est tombée malade d’une grippe qui a provoqué une pneumonie.

«Même si je n’étais pas en pleine forme, je tenais à continuer à enseigner, aller au gymnase et faire mes séances de yoga,» dit-elle. «Mais un soir, j’avais du mal à respirer. À l’hôpital, on m’a examinée et m’a intubée tout de suite puisque j’étais en état de choc septique. On m’a placée sous assistance respiratoire; j’ai passé 46 jours dans le coma, et les médecins m’ont dit que mes chances de survie étaient autour de 10 pour cent.»

Et c’est le moment où l’attitude tenace de Lindner a pris les commandes.

Sur assistance respiratoire, alimentée par un tube, et faisant face à l’amputation des deux jambes au-dessous du genou, ainsi que les bouts des doigts, elle s’est réveillée prête à livrer la bataille de sa vie. Les médecins ont prévu un échéancier pour les soins et la réadaptation, mais Lindner a dépassé toutes les attentes.

«Je me suis appuyée sur mon aptitude pour rester concentrée et pour naviguer mentalement les étapes nécessaires pour sortir de l’USI, et cela a marché. Les médecins s’attendaient à ce que je passe une année entière dans l’hôpital, mais j’ai su raccourcir cette période à seulement trois semaines du fait de me fixer des objectifs quotidiens, selon l’échéancier privé que je m’étais donné,» remarque-t-elle.

Elle a réappris comment respirer par elle-même, comment manger, comment parler. Un mois plus tard, elle s’est fait opérer pour amputer la partie inférieure des deux jambes. Et elle n’a pas ralenti le rythme.

«En un temps record, j’ai reçu mes premières prothèses et j’ai appris à marcher en une journée. Un mois plus tard, j’ai obtenu une paire de prothèses de course et j’ai appris à courir,» explique-t-elle. «Je mène une vie très active et je fais toutes les activités que je faisais auparavant, avec peu d’adaptations.»

Mais le curling? C’est une toute autre histoire.

La première Carolyn Lindner et le deuxième Jamie Anseeuw d’Équipe Manitoba, sur la glace au Championnat canadien 2017 de curling en fauteuil roulant (photo de François Lacasse)

«Il y a trois ans, je magasinais à Costco,» dit Lindner. «J’ai remarqué un homme dans un fauteuil roulant et j’étais fascinée par son adresse, sa façon de naviguer les allées. À regarder de plus près, je me suis rendu compte qu’il était amputé d’une jambe. Je me suis approchée de lui et je lui ai dit que j’admirais ses habiletés avec le fauteuil roulant. Nous avons bavardé pendant un bout de temps et je lui ai demandé pourquoi il n’avait pas de prothèse. Il m’a jeté un regard surpris, puis je me suis rendu compte que je portais un pantalon et non pas une jupe comme c’était mon habitude. Je lui ai expliqué que j’étais amputée de deux membres, et il a souri. Il m’a dit qu’il s’appelait Dennis et il m’a demandé si je jouais au curling. J’ai répondu que non.»

Ce «Dennis» qu’elle a croisé dans Costco était Thiessen, évidemment, déjà double champion national de curling en fauteuil roulant. Il a demandé à Lindner si elle aimerait apprendre le curling. Elle a répondu par la négative.

«Il a continué par dire qu’il était membre d’Équipe Canada et qu’il partait bientôt pour les Jeux Paralympiques de Sotchi. Je l’ai félicité, je lui ai souhaité bonne chance, et nous nous sommes quittés,» se souvient-elle de cette première rencontre.

Un an plus tard, ils se sont revus, et Lindner l’a félicité pour sa médaille d’or. Encore une fois, Thiessen l’a invitée à essayer le curling. Encore une fois, elle a refusé.

«Encore une année passe, puis je rencontre Dennis chez Sobey’s,» raconte Lindner. «Je le vois assis dans son fauteuil roulant, et il est à regarder les pots de miel sur la tablette supérieure. Je lui demande s’il veut que j’en prenne un pour lui. Dennis se retourne, me regarde droit dans les jeux, sourit et dit : ‘Allons, Carolyn, essaie-le!’»

«Et c’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que nos trois rencontres au hasard étaient peut-être un message que l’univers essayait de me passer, et que peut-être il serait bon d’écouter, d’accepter, d’essayer,» affirme-t-elle. «Au cours des quatre derniers ans, j’ai dû me redéfinir. J’ai appris à être courageuse, à ne pas craindre l’échec. À filer avec le vent, avec dignité et grâce, et en portant toujours un sourire. Donc pourquoi pas, le curling?»

À la première séance d’entraînement de l’équipe, elle a surpris tous, incluant elle-même, de voir la facilité avec laquelle elle maîtrisait la pesanteur et l’exactitude du tir. Autre grande surprise : elle s’est éprise de ce nouveau sport, vite fait.

Elle a changé son horaire de manière à s’entraîner autant que souhaitaient ses coéquipiers – cinq jours par semaine. À chaque session sur la glace, elle voyait développer sa compréhension et ses habiletés. Son jeu est devenu plus régulier, plus achevé. Elle s’adonnait également à l’aspect analytique du curling : elle posait beaucoup de questions et ses coéquipiers ont répondu généreusement, avec plein de soutien et de conseils.

Au Championnat canadien 2017 de curling en fauteuil roulant à Boucherville, Que., Équipe Manitoba – Thiessen, troisième Mark Wherret, deuxième Jamie Anseeuw, Lindner avec l’entraîneur Tom Clasper et l’entraîneur adjoint Tom Wherret – a gagné la médaille d’or dans une victoire décisive 11-1 sur l’équipe albertaine de Jack Smart.

Et ce fut le moment où Lindner a su qu’elle était accro. Après un parcours de quatre ans qui l’a vue se redéfinir fondamentalement, après avoir enfin accepté d’essayer quelque chose de nouveau, et après seulement quelques mois de préparations intensives, débouchant non seulement sur la victoire à un championnat national mais également sur des liens tissés avec des coéquipiers qui l’ont encouragée, enseignée et transmise leur passion pour le sport, Lindner a abordé son skip pour lui demander : «Et si on convainquait tout le monde de rester encore quelques jours pour refaire l’expérience?»

Au banquet qui s’est tenu après la cérémonie de remise de médailles, Lindner a reçu le Prix d’esprit sportif, voté par les autres participants, honneur qu’elle se dit «humblement surprise» de recevoir.

La première manitobaine Carolyn Lindner reçoit le Prix d’esprit sportif, voté par les joueurs et joueuses, remis par Catherine Hughes, membre du conseil d’administration chez Curling Canada (photo de Curling Canada)

«Dans la vie d’un amputé, il y a des moments qui nous obligent d’être dans un fauteuil roulant. Ça me tracassait vraiment; je me sentais faible et vulnérable,» remarque Lindner. «Du fait de m’entraîner avec ces hommes forts et compétents, du fait de participer à ce sport remarquable, je me sens dynamisée, capable et confiante aux moments où je suis dans un fauteuil roulant, sur la glace et dans la vie en général.»

Et le prochain grand défi?

«Mon objectif numéro un pour le futur dans le curling est de me qualifier à Équipe Canada,» affirme-t-elle. «Ce serait vraiment génial!»

Le curling en fauteuil roulant vous tente? Il y a des programmes disponibles aux installations de curling d’un bout du pays à l’autre. Contactez votre association provinciale ou territoriale pour en apprendre plus sur les programmes qui existent dans votre région.

La première manitobaine Carolyn Lindner se plaît à regarder l’action au Championnat canadien 2017 de curling en fauteuil roulant à Boucherville, Que. (photo de Jean-Baptiste Benavent)