Par : Nolan Thiessen, Chef de la direction, Curling Canada
La raison d’être du curling n’a pas changé. Nous avons évoqué notre mission : rassembler les gens, nous mettre au défi les uns les autres, renforcer les communautés, viser l’excellence et laisser ce sport dans un meilleur état que celui dans lequel nous l’avons trouvé. Le chapitre 2 a largement traité de ces aspects.
Toutefois, les conditions dans lesquelles nous concrétisons cette mission ont radicalement évolué; le chapitre 3 a abordé la réalité actuelle — une vérité parfois dérangeante — et la manière dont elle complique la gestion de ces conditions.
Ce constat ne doit pas nous décourager; en effet, une fois que nous reconnaissons que la donne a changé, nous sommes libres de poser une question bien plus stimulante.
Si nous devions bâtir le curling canadien aujourd’hui, forts de tout ce que nous savons actuellement sur les communautés, les partenaires financiers, les participants, la technologie, le leadership et la nature même du Canada, comment nous y prendrions-nous? En quoi le curling canadien différerait-il de ce qu’il est aujourd’hui?
Non pas parce que ce qui a été fait dans le passé était mauvais, mais parce que l’avenir pourrait nécessiter une mise à jour logicielle.
Chapitre quatre
Les quatre virages critiques
L'avenir ne se façonnera pas en en faisant plus. Il se façonnera en pensant différemment.
Au fil de mes déplacements aux quatre coins du Canada, un constat s’est imposé avec une remarquable constance.
Que la discussion ait lieu dans un club doté de deux pistes, lors d’un grand championnat ou autour de la table du conseil d’administration, les gens ne débattent pas de l’orientation qu’ils souhaitent donner au curling.
Des clubs prospères et des installations modernisées. Davantage de personnes pratiquant le curling. Des médailles pour le Canada.
Le renforcement de la communauté. La viabilité financière. Des partenariats significatifs. L’excellence sportive.
Ces aspirations sont quasi universelles. Lorsqu’il y a désaccord, il porte rarement sur la destination.
Il porte sur la voie à suivre pour y parvenir. Et c’est très bien ainsi. S’il existait une solution miracle, nous l’aurions tous déjà adoptée. Personne ne prétend que le curling devrait se limiter à la haute performance ou encore au volet récréatif. Les Canadiens veulent les deux. Les curleurs veulent les deux. Tout cela signifie que notre défi ne réside pas dans la vision, mais dans l’harmonisation.
Le tabouret à trois pieds
Plus tôt dans cette série, nous avons avancé l’idée qu’un système de curling sain repose sur trois piliers essentiels : les personnes, les systèmes et les installations.
Lorsque ces trois éléments sont solides, le sport jouit d’une grande stabilité. Si l’un d’eux s’affaiblit, l’ensemble du système vacille, à l’instar d’un tabouret à trois pieds dont l’un serait défaillant. Nous approchons d’un stade où le système est instable et où chaque pied nécessite une attention particulière.
Nous avons souligné le travail des personnes passionnées tout en leur demandant de compenser la vétusté des installations.
Nous avons investi dans les installations par des mesures provisoires, sans pour autant opérer les changements structurels nécessaires à la modernisation des systèmes sous-jacents qui les soutiennent.
Nous avons créé d’excellents programmes sans garantir que les personnes chargées de les mettre en œuvre aient la capacité de réussir et de les réaliser.
Aucune de ces décisions n’a été prise avec de mauvaises intentions ou n’était une mauvaise décision à l’époque. La plupart ont été prises parce qu’elles ont résolu le défi immédiat qui se présentait à nous.
L’avenir exige une approche différente et nous demandera de renforcer ces trois piliers conjointement et simultanément, afin d’assurer notre stabilité. Si les installations offrent le cadre nécessaire à la pratique du curling, les bâtiments ne peuvent perdurer sans les personnes chargées de leur exploitation. Ce sont ces personnes qui insufflent la vie aux installations, mais elles ont besoin de soutien — en matière de gouvernance, d’idées, de programmes, de formation et de technologie — pour y parvenir. Des systèmes relient ces personnes et ces installations, favorisant la réussite grâce à une communication rapide et à une compréhension claire d’une vision partagée pour l’avenir. Ces trois éléments sont indissociables : sans l’un d’eux, les deux autres perdent leur raison d’être.
Dès lors, chaque décision importante que nous prendrons au cours de la prochaine décennie ne devrait-elle pas répondre à ces trois questions?
Cela renforce-t-il les compétences de nos gens?
Cela harmonise-t-il et améliore-t-il nos systèmes?
Cela consolide-t-il les lieux où le curling prend vie?
Si la réponse est oui, cela en vaut probablement la peine.
Les quatre virages critiques
Lorsqu’on se penche sur l’avenir du curling canadien, je crois qu’il existe une multitude de voies possibles. Au cours de mes premières années chez Curling Canada, puis plus récemment en tant que chef de la direction, j’ai envisagé de nombreuses pistes d’amélioration et on m’en a également suggéré beaucoup d’autres. Toutefois, avec le temps, j’ai remarqué que ces échanges finissent toujours par converger vers quatre grands axes, et que tout changement nécessite quatre virages fondamentaux avant même de passer à l’action.
Il ne s’agit pas de quatre projets ou programmes isolés.
Ni de quatre priorités stratégiques.
Il s’agit plutôt de quatre virages critiques en termes de mentalité, susceptibles de remodeler chacune de nos décisions et de créer un système plus harmonisé et axé sur une réussite commune.
Chacun d’eux remet en question un postulat qui a certes bien orienté notre sport par le passé, mais qui pourrait ne plus être le plus pertinent dans l’avenir. Chacun nous incite à viser l’amélioration pour l’avenir, plutôt qu’à simplement reproduire le passé.
Ensemble, ils dessinent une vision nouvelle pour l’avenir du curling canadien.
Développement de la base
Depuis des générations, nous nous demandons : « Comment faire pour que le curling reste abordable? »
C’est une question légitime. L’abordabilité a toujours été l’un des atouts du curling, et il demeure primordial de préserver l’accès à ce sport en le maintenant abordable au sein du système sportif canadien. Nous ne voulons pas que le coût devienne un obstacle.
Mais le prix abordable, à lui seul, n’a jamais amené quiconque à tomber en amour avec le curling. Personne n’a jamais dit : « J’aime le curling uniquement parce que c’est peu coûteux à pratiquer. »
Les gens reviennent en raison de l’expérience vécue. Ils reviennent parce qu’ils ont ri. Parce qu’ils ont progressé. Parce qu’ils se sont fait des amis. Parce qu’ils se sont sentis les bienvenus. Parce qu’ils ont eu le sentiment d’appartenir au groupe. Parce qu’ils se sont sentis comme chez eux.
La question pour l’avenir n’est pas de savoir si le curling doit rester accessible grâce à des tarifs abordables — car, bien entendu, il le doit. La question la plus pertinente est plutôt :
Comment créer des expériences suffisamment marquantes pour que les gens en perçoivent la valeur et souhaitent y prendre part?
Les expériences abordables comptent. Les expériences à forte valeur ajoutée perdurent.
Développement de la haute performance
Pendant des années, nous avons supposé que notre processus éliminatoire permettrait aux meilleures équipes d’émerger naturellement; et, dans l’ensemble, c’est ce qui s’est passé. Le réservoir de talents au Canada était tel que cela suffisait. Nous avions davantage soif de victoire; l’enjeu comptait plus pour nous. Nos compétitions produisent naturellement de meilleurs athlètes. J’ai fait partie de cette lignée prestigieuse et j’ai eu la chance de m’y hisser au sommet.
Ne vous méprenez pas : la compétition et l’esprit compétitif sont essentiels. La compétition révèle le caractère. Elle trouve les faiblesses qu’une équipe tente de dissimuler et les met au jour. Elle met la préparation à l’épreuve. Lorsqu’elle est organisée avec une qualité exceptionnelle, la compétition donne naissance à des événements marquants, capables d’inspirer l’excellence future.
Mais la compétition, à elle seule, n’a jamais fait de champions. Les événements ne constituent pas la stratégie.
Les champions se forgent grâce à la discipline. Les champions se forgent grâce aux environnements qu’ils côtoient au quotidien. La compétition qui leur vaut le titre n’est que le lieu où se révèle le fruit de tout le travail accompli. C’est un équilibre délicat : si les championnats sont importants et servent de motivation à tant d’efforts, ils ne suffisent pas, à eux seuls, à forger un champion.
La citation de Muhammad Ali l’exprime parfaitement : « Le combat se gagne ou se perd loin des regards, en coulisses, dans la salle d’entraînement et sur la route; bien avant que je ne monte sur le ring. »
Historiquement, les équipes canadiennes de curling sont toujours à la recherche d’une compétition supplémentaire à disputer. « Comment pouvons-nous participer à un autre tournoi ou à un autre championnat national? Cette expérience est ce dont j’ai besoin! »
Les équipes cherchent à concourir à tous les niveaux et dans toutes les disciplines au cours d’une même année. Nous disons toujours : « Il nous faut une autre compétition pour… progresser. » Toutefois, l’avenir de la haute performance au Canada ne se résumera pas au simple nombre de matchs disputés par nos athlètes.
Nous devons opérer un virage critique de :
Un plus grand nombre d’expériences compétitives forgera des champions.
vers
De meilleurs environnements d’entraînement forgeront des champions.
Un système de haute performance d’une grande efficacité repose sur des entraîneurs exceptionnels, des sciences du sport intégrées, des installations et des outils de classe mondiale, une culture forte qui pousse chacun à se dépasser, une collaboration significative, un climat de sécurité psychologique, une volonté d’apprendre, une curiosité intellectuelle et un sens des responsabilités — envers soi-même, ses coéquipiers, ses entraîneurs, ses amis, sa famille et le système que l’on représente. L’excellence naît du souci du moindre détail et du processus d’amélioration continue, et ne se résume pas au nombre de compétitions auxquelles un athlète participe. Certes, les championnats resteront essentiels pour mettre à l’épreuve l’entraînement ainsi que pour inspirer et divertir les partisans; toutefois, la compétition en soi ne constitue pas, à elle seule, notre système de haute performance.
Développement du système
Il n’y a peut-être pas de virage plus important que celui-ci, car c’est ainsi que nous œuvrons tous ensemble pour le bien commun.
Depuis des décennies, chaque composante de notre système sportif travaille sans relâche pour réussir.
Les clubs se sont employés à renforcer leurs communautés et à servir leurs membres. Les organismes provinciaux et territoriaux ont œuvré pour soutenir leurs clubs membres et faire progresser le sport. Curling Canada a travaillé à assurer le leadership, l’orientation, l’inspiration et le soutien.
Chaque composante a visé la réussite avec dévouement et les meilleures intentions. Toutefois, le succès à un niveau ne peut se faire au détriment d’un autre, et l’avenir exige une approche davantage axée sur l’interconnexion.
La question passe de :
« Comment mon organisation réussit-elle? »
à
« Comment le système du curling réussit-il ensemble? »
Lorsque les curleurs vivent des expériences exceptionnelles, ils reviennent dans les clubs, et ces derniers prospèrent. Lorsque les clubs prospèrent, leurs organismes provinciaux et territoriaux se renforcent et disposent de davantage de ressources. Lorsque ces organismes sont plus solides, le curling au Canada se développe, connaît du succès et peut offrir un meilleur soutien. Et lorsque le système national se développe, des possibilités s’offrent à nouveau à toutes les communautés du Canada.
Toutefois, cette réussite partagée ne relève pas de l’idéalisme, mais d’une réflexion systémique. C’est ce que met en évidence le récent rapport de la Commission sur l’avenir du sport au Canada du gouvernement du Canada, qui souligne que la fragmentation des systèmes a conduit à des échecs et à une absence d’orientation commune.
Nous avons l’occasion de jouer un rôle de chef de file dans le développement des systèmes et de partager une vision d’avenir pour un système de curling plus solide.
Événements
Pendant des décennies, l’un des indicateurs de réussite les plus simples au curling était de constater que « les tournois éliminatoires affichaient complet ». La tenue de championnats laissait supposer que le système se portait bien.
Aujourd’hui encore, de nombreuses organisations consacrent énormément de temps à l’organisation de championnats : réservation des sites, élaboration des calendriers de compétition, recrutement de bénévoles, équilibrage des budgets, rédaction de guides des athlètes et soutien aux hôtes. Il s’agit là de responsabilités essentielles, et la tenue de championnats de qualité demeurera toujours primordiale pour le curling.
Cependant, en cours de route, de nombreux événements ont fini par devenir une fin en soi plutôt que le moyen de parvenir à une fin.
L’objectif d’un championnat n’est pas simplement de couronner un nouveau vainqueur. L’objectif est plutôt de faire progresser l’ensemble du système du curling.
Un championnat exceptionnel doit inspirer de nouveaux participants, renforcer les clubs, favoriser le perfectionnement des entraîneurs et des officiels, créer des possibilités pour les dirigeants, attirer des partenaires, mettre en valeur les communautés, générer des retombées économiques et raconter les histoires qui donnent aux gens envie de faire partie de notre sport. Chaque événement doit laisser le curling plus fort qu’il ne l’a trouvé.
Si nos championnats ne servent qu’à déterminer qui accède au niveau de compétition suivant, nous passons à côté d’une grande partie de leur potentiel.
Cela nécessite un virage fondamental dans notre façon de concevoir les événements.
La question n’est plus :
« Combien d’événements pouvons-nous organiser? »
La question devient :
« Comment les événements peuvent-ils le mieux faire progresser l’ensemble du système du curling? »
Examiné sous cet angle, chaque championnat devrait contribuer aux trois piliers d’un sport sain : les personnes, les systèmes et les installations.
Certains événements gagneront en importance grâce à l’impact qu’ils génèrent au-delà de la compétition elle-même. D’autres devront peut-être évoluer, voire céder la place à autre chose, s’ils ne renforcent plus le système de manière significative.
Les championnats ne devraient jamais exister simplement parce qu’ils ont toujours existé. Ils devraient exister parce qu’ils font progresser le curling.
La somme de leurs parties
À première vue, ces quatre virages peuvent sembler indépendants, mais ils ne le sont pas. Ils sont entrelacés et se renforcent mutuellement.
Une expérience de base plus forte développe davantage de personnes pour jouer et diriger. De meilleurs environnements de haute performance inspirent l’excellence et l’aspiration. Un système plus relié partage les connaissances, les capacités et les ressources. Les événements transformateurs créent de la visibilité, de la fierté et des possibilités.
Ensemble, ils renforcent les personnes qui rendent le curling possible, les systèmes qui lui permettent de prospérer et les installations qui rassemblent les communautés.
Il ne s’agit pas d’une simple liste d’initiatives. C’est une nouvelle façon d’envisager le curling, de communiquer notre valeur et de bâtir l’avenir que nous voulons léguer.
Les chapitres suivants approfondiront chacun de ces virages.
Ils remettront en question les idées reçues et soulèveront des questions délicates. Ils mettront sans doute certains lecteurs mal à l’aise, mais c’est tout à fait normal : toute transformation significative commence par la volonté de penser différemment et d’accepter cet inconfort.
Non pas parce que le passé était erroné, mais parce que chaque génération hérite de responsabilités et de circonstances qui lui sont propres.
Notre responsabilité n'est pas de regretter les conditions d'hier, mais de savoir lire la réalité d'aujourd'hui et d'opérer les changements nécessaires pour que les générations futures puissent, elles aussi, profiter du sport que nous aimons tous.
Réflexion
Avant de passer au chapitre suivant, réfléchissez à ces questions :
- Lequel de ces quatre virages vous semble le plus urgent?
- Dans quels domaines continuons-nous à résoudre les problèmes d’aujourd’hui en nous fondant sur les idées reçues d’hier?
- Quelles décisions ne renforcent qu’un seul pied du tabouret, et lesquelles consolident les trois?
- Si nous adoptions pleinement ces quatre virages, qu’est-ce que les gens remarqueraient en premier?
- Lorsque les générations futures se pencheront sur cette ère du curling, verront-elles un système qui a réagi au changement, ou un système qui a eu le courage de le mener?
Dans le chapitre 5, nous partirons de la base pour approfondir la manière de créer des expériences auxquelles les gens accordent de la valeur.
Chapitre 4 – Les quatre virages critiques
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