Par : Nolan Thiessen, Chief Executive Officer, Curling Canada
« Le plus grand danger n'est pas de viser trop haut et de manquer sa cible, mais de viser trop bas et de l'atteindre. » — Michel-Ange
Si vous pratiquez le curling depuis assez longtemps, vous l’avez presque certainement vécu : vous êtes au bloc de départ, face à ce qui semble être un coup simple que vous avez réussi d’innombrables fois. Pour moi, il s’agit d’une garde jouée avec un effet extérieur.
D’ordinaire, le lancer est une opération de routine — je l’ai fait maintes et maintes fois. Je me mets en place. Une brève visualisation, puis je glisse et je lâche la pierre… et elle s’immobilise exactement là où elle doit. Mais il arrive aussi que l’on ressente ce petit pincement au cœur : après avoir lâché la pierre, on lève les yeux et on réalise : « Oh non, elle courbe trop tôt »… « Est-ce qu’elle manque de vitesse? »… « Attends, est-ce qu’elle va s’arrêter avant la ligne de jeu? » La panique s’installe. Vous risquez de devoir payer une tournée, ou de subir l’humiliation d’entendre Vic Rauter dire, au retour d’une pause publicitaire : « L’Alberta est en mode rattrapage dans ce bout, car la première pierre du premier Nolan Thiessen n’a pas atteint la ligne de jeu. »
Vous avez manqué votre lancer. Vous avez lancé la pierre exactement comme vous le vouliez, mais vous avez complètement raté votre cible. Le premier réflexe est de se demander : « Qu’est-ce que j’ai fait? », mais votre coéquipier s’approche alors en glissant et vous dit : « La vitesse a diminué… la glace a changé. »
Les conditions avaient changé. Or, nous savons tous que les équipes les plus performantes ne sont pas celles qui font comme si rien n’avait changé. Ce sont celles qui perçoivent ces changements en premier, tirent des leçons de leur échec et font le nécessaire pour réussir par la suite. Il en va de même pour les dirigeants. Ils ne se contentent pas de reproduire ce qui a toujours été fait; ils anticipent l’avenir pour mieux s’y préparer.
Chapitre trois
La vérité que nous avons jusqu’ici évitée
Être solide n'est pas la même chose qu'être viable.
Les conditions ont changé
La réalité est que le curling canadien se trouve précisément à ce carrefour; en tant que dirigeants, nous devons anticiper ce qui nous attend ou analyser de nouveau la glace.
Non pas parce que nous sommes soudainement devenus moins compétents. Ni parce que le sport a perdu de sa signification. Mais, plutôt, parce que les conditions autour de nous ont changé. Nous déplorons bon nombre de ces changements, car ils ne figurent pas dans le cahier de jeu, mais la première étape consiste à reconnaître que la donne a changé.
Les communautés que nous servons sont différentes. Les familles mènent des vies différentes. Les gens se déplacent plus librement à travers le pays pour des raisons professionnelles ou personnelles et se regroupent de plus en plus dans les centres urbains. Être bénévole revêt aujourd’hui une signification différente que par le passé. Les bailleurs de fonds posent des questions différentes et exigent davantage des organisations. Les participants attendent des expériences différentes, ou du moins adaptées à leurs attentes. La technologie a transformé presque tous les aspects de la manière dont les gens tissent des liens entre eux et interagissent avec le monde extérieur. Pourtant, trop souvent, nous continuons à évaluer les défis d’aujourd’hui à l’aune des critères d’hier. C’est une démarche facile, mais périlleuse.
La résilience n'est pas une stratégie
Le système du curling au Canada a toujours fait preuve de solidité et de résilience.
Lorsqu’un club avait besoin d’être repeint, des bénévoles s’en chargeaient. En cas de panne du compresseur, quelqu’un connaissait toujours la bonne personne pour le réparer à un « prix d’ami ». Quand les finances étaient serrées, on organisait une nouvelle vente aux enchères et la communauté mettait la main à la pâte pour partager le fardeau. Et lorsqu’un technicien de glace prenait sa retraite, quelqu’un d’autre prenait la relève.
Cet esprit de résilience a bâti ce sport et mérite d’être chéri pour tout ce qu’il a accompli et pour la façon dont il nous a permis d’en arriver là aujourd’hui. Mais il a aussi engendré une conséquence inattendue : une résilience extraordinaire peut masquer une pression extraordinaire.
Si les bénévoles trouvent toujours une solution, nous risquons de ne jamais réaliser le poids qu’ils portent sur leurs épaules.
Si les clubs parviennent tant bien que mal à équilibrer un budget déjà difficile grâce à de petites coupes ici et là, nous ne nous demanderons peut-être jamais si le système lui-même est viable et si nous ne sommes pas en train de créer un modèle d’exploitation qui risque de s’effondrer sous le poids des coupes.
Si les dirigeants se contentent de résoudre les crises actuelles sans garder le cap sur l’avenir, les défis de demain prendront insidieusement de l’ampleur et gagneront en urgence.
La résilience est une qualité remarquable, mais elle ne constitue pas une stratégie capable de pérenniser le curling pour les générations à venir.
Le curling a su faire preuve d’une résilience et d’une capacité de survie exceptionnelles; il nous faut désormais exceller tout autant dans la préparation et la flexibilité.
La survie consiste à s’adapter aux défis actuels et à y faire face en se demandant : « Comment allons-nous traverser cette saison? »
La préparation, quant à elle, consiste à accumuler des ressources pour gagner en autonomie et pouvoir réagir rapidement. Elle amène à se demander : « Que devons-nous faire pour épargner aux générations futures les difficultés que nous rencontrons aujourd’hui? »
Il s’agit de questions très différentes, ainsi que de manières de penser et d’être bien différentes. La survie est difficile, mais la préparation l’est encore plus et exige davantage de conviction.
Faire preuve d’une telle résilience que nous survivons toujours sans jamais nous préparer nous amène à une vérité qui mérite toute notre attention : depuis des décennies, discrètement, le curling apporte une immense valeur à la société canadienne, et pourtant, nous sous-estimons la place qu’il y occupe.
Le curling est une activité intergénérationnelle qui permet aux gens de rester actifs, de la jeunesse jusqu’à un âge avancé. Le curling forme des leaders à tous les niveaux du sport et permet d’acquérir des compétences utiles dans tous les aspects de la vie. Le curling forme des entraîneurs, des officiels et des athlètes. Le curling suscite la fierté nationale grâce aux succès remportés sur la scène internationale. Le curling renforce les communautés.
Peu de sports touchent autant d’aspects de la vie au Canada et incarnent autant de valeurs canadiennes. Pourtant, nous parlons rarement du curling en ces termes. Trop souvent, nous nous qualifions simplement de sport « pour adeptes uniquement », mais il est temps de célébrer le fait que nous sommes bien plus que cela.
Nous bâtissons des communautés.
Nous favorisons un mode de vie sain.
Nous sommes un moteur économique.
Nous formons des leaders.
Nous sommes un lieu de rassemblement.
Nous sommes une institution nationale.
Mais si nous ne racontons pas cette histoire et ne parlons pas de nous en ces termes, nous ne devrions pas nous étonner que d’autres sous-estiment notre valeur.
Renforcer l'estime de soi du curling
Cela nous amène à ce que je considère comme la vérité fondamentale de cette histoire, alors que nous en sommes au troisième chapitre. Le défi auquel le curling est confronté ne tient pas à un manque de valeur. Le problème est que nous avons, en interne, sous-estimé ce que nous représentons pour le Canada. Nous avons toujours eu du mal à mesurer notre valeur ou à la communiquer de manière adéquate, ce qui entraîne des conséquences ou des raisonnements imprévus.
C’est un point crucial. Ce qui n’est pas compris est rarement érigé en priorité. Ce qui n’est pas prioritaire fait rarement l’objet d’investissements. Et ce qui ne bénéficie pas d’investissements finit par devenir difficile à pérenniser.
Il ne s’agit pas simplement de financement, de cotisations ou du prix des billets. C’est une question de perception.
C’est la façon dont nous nous percevons. C’est la façon dont nous perçoivent les organismes gouvernementaux qui nous financent. C’est la façon dont nous perçoivent les municipalités et les communautés. C’est la façon dont nous perçoivent les participants actuels et futurs.
Si nous continuons à définir le curling uniquement par le nombre de clubs ou de membres inscrits, sans évoquer son rôle dans le renforcement de la nation, nous ne racontons qu’une partie de l’histoire. La véritable histoire est bien plus vaste, et c’est une histoire dont nous devrions être immensément fiers.
Je ne dis pas tout cela pour susciter la peur; cela ne doit pas nous décourager. Toutefois, une fois que nous avons compris la réalité, nous acquérons un atout puissant.
Le choix.
Nous pouvons continuer à réagir au changement ou commencer à façonner l’avenir de manière intentionnelle, ensemble et avec détermination. C’est là toute la différence entre réagir ou survivre, et diriger.
Le curling est à la croisée des chemins. Quelle voie allez-vous emprunter?
Chaque génération finit par atteindre un moment où elle doit choisir : préserver le confort de modes de pensée familiers ou assumer la responsabilité de nouvelles idées.
Je crois que le curling canadien est parvenu à ce stade.
Non pas que le passé ait manqué de passion ou d’expertise – je suis convaincu que notre histoire en a toujours regorgé. Et ce n’est pas non plus parce que le passé a fait fausse route.
C’est parce que l’avenir mérite, aujourd’hui, nos meilleures idées.
Les chapitres qui suivent exploreront quatre virages critiques qui, selon moi, façonneront la prochaine génération du curling canadien.
Aucun d’entre eux ne nous demande de renoncer à notre identité ou à l’âme même du curling. Chacun nous invite plutôt à devenir une version encore meilleure de nous-mêmes.
Cette série n’a jamais eu pour but de critiquer le sport dont nous avons hérité. Elle vise à lui rendre hommage en veillant à ce que, dans quelques décennies, une autre génération puisse regarder en arrière et constater que, lorsque le monde a changé, nous avons eu la sagesse de le percevoir et le courage d’agir autrement — avec confiance, conviction et fierté quant à nos actions.
Si, dans vingt ans, le système des clubs de curling, les organismes de curling ou Curling Canada présentent un visage différent, mais que nous disposons d’un système viable et prospère, alors nous serons tous gagnants. Cela prouvera que nous avons fait preuve de courage et que nous avons laissé un héritage. Nous aurons également montré aux générations futures qu’elles ont la capacité de changer ce que nous avons accompli aujourd’hui afin de mieux répondre à l’avenir qu’elles envisagent. Si elles sont convaincues que ces changements sont bénéfiques, elles auront la liberté de les opérer; car c’est là toute l’essence du véritable leadership, du véritable héritage et, surtout, d’une gestion responsable et avisée.
Réflexion
Avant de continuer, réfléchissez à ces questions :
- Avons-nous confondu résilience et viabilité?
- Si le curling venait à disparaître de votre communauté demain, que perdrait-on au-delà du sport lui-même?
- Mesurons-nous ce qui compte vraiment, ou seulement ce qui a toujours été facile à mesurer?
- Quelles conversations avons-nous remises à plus tard, simplement parce que nous avons toujours trouvé un moyen de boucler une autre saison?
Je crois que notre vérité la plus dérangeante est que nous avons sous-estimé la contribution de notre sport au Canada
Le chapitre 4 amorcera l'examen des questions cruciales susceptibles de transformer cette vérité dérangeante en une force.
Chapitre 3 – La vérité que nous avons jusqu’ici évitée
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