Par : Jolene Latimer
Tous les quatre ans, les Essais canadiens de curling Montana’s offrent l’une des compétitions sportives les plus intenses, les plus stressantes et les plus chargées d’émotion. Seules une équipe féminine et une équipe masculine ont le privilège de porter l’uniforme unifolié aux Jeux olympiques d’hiver – une occasion unique qui forge des carrières, met à l’épreuve des convictions et exige une résilience dont peu d’athlètes auront jamais à faire preuve.
Pour comprendre ce qui rend les Essais olympiques si particuliers, Femmes du curling s’est entretenu avec trois femmes qui ont vécu l’expérience : Susan O’Connor, médaillée d’argent aux Jeux olympiques de 2010; Dawn McEwen, double olympienne et médaillée d’or aux Jeux olympiques de 2014; et Lisa Weagle, double olympienne et l’une des meilleures premières de l’histoire du curling canadien. Le trio a connu presque tous les scénarios possibles : la victoire aux Essais, la défaite aux Essais, la gestion de la pression, de l’élan et des attentes, et l’impact transformateur de la qualification olympique.
Dans leurs propres mots, elles reviennent sur ce qui rend cet événement unique, sur la façon dont les athlètes gèrent l’intensité de quatre années de préparation qui se résument à une seule semaine, et sur l’impact indélébile du moment où l’on réalise qu’on va participer aux Jeux olympiques.
Qu’est-ce qui rend les Essais olympiques canadiens Montana’s si différents de toutes les autres compétitions de curling?

O’Connor : Les Jeux olympiques représentent le summum du sport amateur. Le fait de s’y préparer et de façonner une équipe pendant, habituellement, au moins quatre ans – cinq ans pour nous – est une véritable motivation. C’est le but ultime. On s’entraîne et on travaille d’arrache-pied, on sacrifie tellement d’autres aspects de sa vie pendant tout ce temps. On a juste envie de réussir à livrer la marchandise malgré cette pression.
McEwen : C’est tous les quatre ans. Ce n’est pas une occasion qui se présente tous les jours. Cela crée une pression plus forte, un sentiment d’urgence. Je l’ai constaté chez les autres joueuses et les autres équipes que nous avons affrontées. C’est un tout autre niveau.
Weagle : Avoir la chance d’aller aux Jeux olympiques, c’est le summum, et cette occasion ne se présente que tous les quatre ans. Quand j’ai commencé le curling, je rêvais d’aller au Tournoi des Cœurs Scotties – les Jeux olympiques n’étaient pas vraiment dans le portrait à l’époque – et au fil des ans, c’est devenu le summum pour les joueurs et joueuses de curling. Le fait que ce ne soit qu’une fois tous les quatre ans et qu’on affronte toutes les meilleures équipes du Canada dans cette ambiance survoltée ajoute un élément d’exaltation et de stress, mais aussi d’excitation pour les joueuses.
Comment se manifeste la pression des Essais Montana’s, pour vous et pour les équipes qui vous entourent?

O’Connor : On ressent une certaine pression. Nous avons beaucoup travaillé avec notre psychologue du sport sur la perspective, et je pense que ça nous a vraiment aidées : le simple fait de réaliser que, oui, toutes ces personnes nous avaient soutenues pendant tout ce temps, et que nous voulions réussir pour elles. Mais aussi, que ces personnes nous aimeraient toujours, quoi qu’il arrive. Nous avons beaucoup parlé du fait que nous avions des carrières, des familles, des amis, et plein d’autres personnes qui seraient toujours là pour nous. Nous avions travaillé très dur, c’est certain, et nous voulions donner le meilleur de nous-mêmes, se donner à fond, mais nous étions vraiment convaincues que tout irait bien au final, quel que soit le résultat. Je pense que ça nous a permis de donner le meilleur de nous-mêmes.
McEwen : Je le ressentais. J’avais ce sentiment d’urgence, je réalisais la pression supplémentaire. Les autres athlètes n’étaient pas aussi détendues que lors d’autres compétitions. C’était très intéressant, de mon point de vue. À ma quatrième participation aux Essais, nous avions le sentiment d’avoir déjà vécu cela, de savoir gérer la pression. C’était donc agréable d’avoir cette expérience et de savoir comment aborder ces événements. Nous avions créé notre propre bulle, notre propre culture d’équipe, nous nous soutenions à 100 % et nous essayions simplement de profiter du moment.
Weagle : Imaginez que tous vos espoirs et vos rêves des quatre dernières années, voire de toute votre vie, reposent sur une seule compétition et votre performance lors de cette compétition. Puis, une fois en finale, tout se joue sur cette seule performance. C’est vraiment un jeu mental… parce qu’à ce stade, tout le monde maîtrise bien le lancer et possède toutes les habiletés techniques. Le jeu mental se déroule vraiment dans votre tête et avec votre propre équipe : il s’agit de savoir comment préserver votre tranquillité d’esprit, comment rester dans votre bulle et ne pas laisser ces distractions vous atteindre.
Quelle est l’ambiance entre les concurrentes pendant les Essais, et comment se compare-t-elle à des événements comme le Tournoi des Cœurs Scotties?

O’Connor : Tout le monde est concentré à 100 %. On essaie simplement de donner le meilleur de soi-même. Il y a indéniablement un sérieux palpable. Chacune est là pour accomplir sa tâche, et il est hors de question d’être déconcentrée. Ce n’est pas une ambiance détendue, ni particulièrement joviale, mais il y a une certaine politesse. Le curling est un sport très convivial de ce point de vue-là. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de jeux psychologiques, mais c’est sérieux, car cela demande énormément d’efforts, de travail et de sacrifices pour être à son meilleur.
Le niveau de curling a progressé de façon exponentielle, même depuis notre victoire. Je regarde les matchs à la télé et les coups qui auraient fait les gros titres avant sont devenus monnaie courante. Tout le monde a travaillé tellement dur pour améliorer le niveau des compétences et perfectionner les stratégies et les coups. Ça va être passionnant à suivre. J’ai hâte de voir qui gagnera les Essais de cette année, car la pression est à son comble et c’est tellement excitant!
McEwen : On sentait une tension un peu plus palpable sur la glace que d’habitude chez les équipes. L’ambiance n’était pas aussi détendue, les interactions aussi naturelles. Je pense qu’il est important d’avoir ces discussions hors glace, d’être sur la même longueur d’onde et de se soutenir mutuellement. Chacune fait de son mieux, mais l’intensité est indéniablement plus forte.
Weagle : Il y a beaucoup moins d’équipes aux Essais, et je pense que l’objectif est légèrement différent. Au Tournois des Cœurs Scotties, on célèbre le sport féminin et le curling féminin. Mais aux Essais, une seule équipe atteindra son objectif et toutes les autres rentreront déçues.
Le respect et la camaraderie sont toujours présents – c’est du curling, et l’esprit sportif est profondément ancré dans ce sport. Je pense que cela ne disparaît jamais. Bien sûr, on veut gagner tous les matchs. La plupart des joueuses ont leurs propres habitudes, et le mieux est sans doute de rester fidèle à ses habitudes. Je dirais que vous ne voyez probablement pas beaucoup de joueuses festoyer au Patch après les matchs. D’après mon expérience, ce n’était pas une pratique courante.
Décrivez le moment où vous avez réalisé que vous alliez devenir une olympienne.
O’Connor : C’était comme un brouillard. Un vrai brouillard. Je me souviens que j’étais dans la maison, suppliant la pierre de Cheryl de s’arrêter, de s’il vous plaît, arrêtez. Et puis, elle s’est arrêtée. Le monde entier s’est comme figé, mais en même temps, c’était la folie. Le bruit était assourdissant – tellement assourdissant, comme un vacarme infernal, mais aussi une sorte de silence. Je me souviens juste d’avoir eu une envie folle de rejoindre ma famille, alors on a foncé vers les tribunes. Il y a une vidéo prise par un de nos amis depuis les gradins, et quand je la regarde, ça me fait toujours autant vibrer, parce qu’on sent toute la tension avec nos familles, et puis leur explosion de joie quand la pierre s’arrête.
McEwen : Dans mon cas, c’est arrivé deux fois. La toute première fois, c’est presque incroyable. C’est tellement excitant – on tremble de partout. Tout était parfait cette semaine-là. On a tellement bien joué. Ce n’est pas tous les jours qu’on a un aréna plein à craquer de partisans qui vous acclament dans votre ville natale. Tout était absolument parfait, un condensé de tout ce qu’on pouvait espérer cette semaine-là, c’était incroyable. Je ne l’oublierai jamais.
Weagle : Quand la dernière pierre s’immobilise et que l’on sait qu’on va devenir olympienne, c’est l’un des plus beaux moments de ma vie. C’est difficile à décrire. C’était tellement spécial de vivre ça dans un aréna, avec toute ma famille et mes amis, et avec mes coéquipières avec qui j’avais joué pendant des années. Il n’y a pas de plus belle sensation. Devenir olympienne… ça change une vie.
Que se passe-t-il après avoir remporté les Essais Montana’s? Comment la vie change-t-elle lorsqu’on passe de sa propre équipe à Équipe Canada?
O’Connor : En fait, c’est arrivé presque instantanément : on gagne, on passe au contrôle antidopage, et il faut attendre un bon moment avant de revoir sa famille et ses supporteurs. Le lendemain, il y a eu des réunions : la logistique, les attentes, les participations obligatoires à des événements promotionnels, et l’organisation de tout le reste. On essaie aussi de penser à son travail, à sa famille, et à comment on va être soutenu pendant ce tourbillon. Je crois que j’ai dormi 15 minutes la nuit suivant notre victoire. J’étais à deux doigts de m’endormir, puis je me réveillais en me disant : « Mon Dieu, est-ce vrai? Je vais aux Jeux olympiques! » Soudain, votre équipe fait partie d’une équipe plus grande, qui elle-même fait partie d’une immense équipe : toute l’Équipe olympique canadienne.
McEwen : Je me souviens de nos premiers Jeux olympiques. On s’était promis de profiter de chaque instant, nous étions comme de vrais partisanes. Nous essayions d’assister à tous les matchs possibles. Faire partie d’une équipe aussi importante, c’était génial et unique. Nous avons adoré et nous en avons vraiment profité au maximum.
Weagle : On se retrouve dans tout le système de Curling Canada et du Comité olympique canadien. On est habitué d’être une petite équipe de curling; maintenant, on a tout ce soutien, plein de gens qui nous entourent et qui essaient de nous aider à réussir. Je me sens très chanceuse d’avoir pu participer aux Jeux deux fois. Le niveau de jeu au Canada est tellement élevé qu’on nous a toujours dit que si on allait aux Jeux olympiques, ce n’était probablement qu’une seule fois, alors il fallait en profiter à fond et profiter de chaque instant.
Jolene Latimer est membre du comité exécutif de Femmes du curling.





