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Festival des cercles : Réflexions sur les Essais et l’héritage de Colleen Jones

Par : Dr Richard Norman

Je suis assis dans un aréna presque vide entre deux séances, le calme avant la tempête. Le tableau d’affichage est illuminé par une immense feuille d’érable rouge, mais au lieu des habituelles chansons associées au sport, c’est G.O.A.T. — un titre de Diljit Dosanjh, en punjabi qui plus est — qui résonne dans toute l’aréna. Je ne peux m’empêcher de penser : « Wow! Le Canada… pas toujours l’endroit que l’on imagine. »

La tradition est l’une des plus grandes forces du curling; se souvenir des valeurs dans lesquelles notre sport est ancré. Pourtant, c’est peut-être aussi une faiblesse insoupçonnée. Lorsque nous nous accrochons à des comportements, des façons d’être et, surtout, aux histoires que nous nous racontons, leur ancrage semble immuable et indiscutable. Mais cette constance peut aussi nous rendre aveugles aux changements qui nous entourent. C’est là tout le défi. Que se passe-t-il lorsque nos fondements sociaux évoluent? Sommes-nous capables de remarquer le changement lorsqu’il est déjà survenu et que nous essayons maintenant de le rattraper? Comprenons-nous ce que cela signifie et quelle est ma place dans cette nouvelle situation? Plus important encore, nos récits sont-ils toujours vrais? Pourrions-nous même le savoir? Et si nous maintenons ces récits comme étant la vérité, ne manquons-nous pas l’occasion de les enrichir avec bienveillance?

Le Festival des anneaux a permis aux passants de s’initier au curling à Rogers Square. (Photo : Curling Canada)

Aucun événement hors glace n’a autant marqué les esprits lors des Essais canadiens de curling Montana’s que la disparition tragique de Colleen Jones. Ici, dans sa province natale, le deuil est particulièrement poignant. Son talent sur la glace et sa personnalité ont touché tant de personnes. Un vide immense se fait sentir, un vide qui nécessitera du temps pour être comblé, mais qui fait naître aussi le souhait que ce sport et cette communauté s’inspirent, se soutiennent et fassent preuve de compassion les uns envers les autres. Son héritage est une invitation à vivre pleinement et à partager la joie, la bienveillance et l’amour du curling qu’elle a transmis à tous. Je repense à cette notion de communauté, si importante pour elle : sa famille, ses amis, la Nouvelle-Écosse et le curling. Son impact dépasse ses accomplissements personnels et nous incite collectivement à poursuivre son œuvre, à nous souvenir de l’essence même de ce sport (et de la vie). En fin de compte, il s’agit de faire en sorte que chacun se sente accueilli et partie intégrante d’une communauté plus grande. Elle était une véritable ambassadrice du curling, et sa disparition nous impose à tous cette responsabilité.

Le Festival des cercles, qui s’est déroulé lors de la fin de semaine de clôture des Essais, était un bel exemple d’initiative incarnant cet héritage, nous rappelant que le curling va au-delà de la simple compétition. Ce festival était une idée originale de Rob Belliveau, vice-président de la sensibilisation communautaire du comité d’organisation des Essais canadiens de curling Montana’s à Halifax. Celui-ci nous rappelle d’ailleurs qu’il faut la mobilisation de toute une communauté pour donner vie à un tel événement. En quoi consistait le Festival des cercles? C’était une invitation ouverte du curling à toutes les personnes présentes à Halifax à venir participer aux célébrations, comme l’a souligné Rob :

« L’objectif du festival était de créer un lien significatif avec les communautés d’Halifax afin de mieux comprendre la richesse de leurs cultures, leur dynamique et leurs besoins. Nous souhaitions inviter les personnes qui, traditionnellement, ne sont pas liées à notre sport, tout en respectant la place qu’elles occupent depuis longtemps dans notre ville. Le festival était notre façon d’inviter des personnes qui ne connaissent peut-être pas le curling, en allant à leur rencontre, en établissant une relation et en observant ensuite leur intérêt pour ce sport. Il montre aux nouveaux venus dans le monde du curling et au Canada qu’ils ont leur place dans ce sport, témoignant ainsi de notre engagement envers le public par le biais de ce festival. Voir la joie et les sourires de tous les participants a été le plus beau cadeau pour les organisateurs et moi-même. Cela a récompensé l’immense travail accompli pour donner vie à cet événement. Cela en valait vraiment la peine. »

Le festival débordait d’énergie : activités, musique, divertissement et enthousiasme! Il y en avait pour tous les goûts, surtout pour les enfants, avec des murs d’escalade, du curling en salle, des jeux de poches, du lancer de haches (des répliques gonflables, bien sûr), et des disques-jockeys qui faisaient jouer des morceaux entraînants pour dynamiser tout le monde. Pendant ce temps, du curling de haut niveau étaient diffusé sur les écrans géants de Rogers Square, au Centre des congrès d’Halifax. Cet événement de curling original a connu un succès retentissant, comme en témoignent les sourires des enfants et le plaisir des familles.

Le Centre des congrès d’Halifax a accueilli le Patch et a permis au public de s’initier au curling. (Photo : Curling Canada)

En plus de l’événement organisé à Rogers Square, d’autres activités étaient proposées, comme du curling sur table le long du front de mer d’Halifax et, à l’intérieur du Centre des congrès, au Patch[1], en présence de représentants communautaires – notamment Easter Seals, l’Association des services d’immigration de la Nouvelle-Écosse (ISANS), le Centre d’amitié autochtone Mi’kmaw, FUNSports et d’autres – qui ont interagi avec le public. Des discussions sur la recherche ont également eu lieu, ainsi que des célébrations cérémonielles menées par des chefs autochtones locaux et d’autres dignitaires de l’île de la Tortue. C’est en partie ce qui rendait ce festival si inédit. Fruit de deux années de préparation, le Festival des cercles a su allier plaisir, convivialité et invitation à partager la passion du curling sous toutes ses formes. Il a aussi démontré comment nous, les joueurs de curling, pouvons rassembler les autres et les accueillir sans préjugés ni exigence de réciprocité; venez simplement vois joindre à nous. Comme l’a souligné Annette Hill, coordonnatrice de programmes multiples chez Easter Seals : « C’était merveilleux d’être invitée à participer à cet événement. » Cela montre que le sport peut faire plus et servir notre communauté en étant un vecteur qui nous rassemble, où le curling lui-même passe au second plan.

Le contact avec les communautés qui ne sont pas considérées comme des « joueurs de curling traditionnels » pose une question aux personnes chargées du développement : comment entrer en contact avec celles et ceux qui n’ont peut-être jamais été invités à se joindre à la communauté du curling et qui ne se reconnaissent pas dans ce sport? En bref, cela demande du temps, du respect et un peu de courage. L’un des faux pas les plus fréquents (remarque : faux pas, et non erreur) est le temps nécessaire pour nouer une véritable amitié ou une relation avec des communautés qui ne sont pas les vôtres. Il faut les rencontrer à leur manière et la discussion initiale ne tourne pas autour de vous ou votre sport. J’insiste : il n’est pas question de vous. Je parle ici de la communauté du curling dans son ensemble. La plupart des communautés, en particulier celles qui sont racisées et/ou marginalisées, ne s’intéressent tout simplement pas au curling. C’est ce qui semble échapper à ceux qui gravitent dans le milieu. Nous savons que notre sport est amusant, convivial et formidable. Mais vous savez quoi ? Tous les autres sports le sont aussi. Nous devons cesser de vouloir à tout prix que notre sport soit le meilleur et, surtout, reconnaître que ce n’est pas le sport en lui-même qui incitera les gens à le pratiquer, en particulier ceux qui, de prime abord, ne se sentent pas à leur place. Pour accueillir quelqu’un, il faut lui demander : comment puis-je t’aider? Qu’est-ce que tu aimes faire? Comment puis-je te soutenir?

C’était là l’essence même de ce festival. La priorité était d’aller à la rencontre des autres, notamment des communautés Mi’kmaq de toute la Nouvelle-Écosse et des communautés noires de North et East Preston. L’équipe du Festival des cercles a tissé des liens étroits avec les leaders et les aînés qui ont représenté ces communautés, en respectant leurs conditions et en prenant le temps nécessaire pour établir une relation en premier lieu. Puis, c’était une invitation à se joindre à un projet novateur axé sur le curling, la communauté et les liens sociaux. Andrew Paris, directeur du Festival des cercles et fondateur de Black Rock Initiative, a lancé un appel vibrant à un public captivé : « Allez-y et invitez cette jeune fille autochtone ou ce jeune garçon noir à venir jouer au curling… et faites en sorte qu’ils se sentent inclus. Je vous garantis que vous ne le regretterez pas. » Cela semble simple, non?

Il ne s’agit pas seulement d’adhérer à un club; il s’agit de la façon dont le curling peut créer des liens à une époque où l’isolement social est omniprésent. C’est un lieu de rencontre, un catalyseur social, ce que l’on appelle souvent un « tiers-lieu ».[2] Demandez à n’importe quel joueur de curling ce qu’il pense du club, et il vous dira que c’est bien plus que des murs et de la glace. Pour ceux qui ne connaissent pas ce sport, cela peut susciter des interrogations : est-ce que j’en fais partie? Est-ce que j’ai ma place? Le Festival des cercles n’était qu’une pièce du casse-tête dans son ensemble, mais il a ouvert une porte et a activement invité les gens à découvrir le curling. C’était une initiative inédite, qui a permis d’imaginer comment faciliter l’accès à ce sport pour les nouveaux venus.

L’impact du festival a été encore renforcé par la Journée du Curling en Nouvelle-Écosse, samedi dernier. Organisée par l’Association de Curling de la Nouvelle-Écosse en collaboration avec les Essais Canadiens de Curling Montana’s, cette journée a permis aux centres de curling de la Nouvelle-Écosse d’ouvrir leurs portes à tous ceux qui souhaitaient essayer ce sport.

Des événements comme les Essais canadiens de curling Montana’s peuvent être exceptionnels, surtout au sein de la communauté de curling, mais le défi reste de créer des liens avec ceux qui n’en ont jamais fait partie. Certaines personnes, profondément touchées par l’événement, conservent un lien fort et passionné avec ce sport. Elles cherchent souvent à s’impliquer, à aider ou simplement à trouver du plaisir dans l’univers du curling. Je me trouvais par hasard au Patch et j’ai fait la connaissance d’une de ces personnes essentielles :

« J’ai commencé comme bénévole lors d’un événement de curling local, le Stu Sells 1824 Halifax Classic au Halifax Curling Club, ce qui a éveillé mon intérêt pour ce sport. Ensuite, j’ai assisté au Halifax Brier de 2010 et, grâce à cette expérience positive et aux personnes que j’y ai rencontrées, j’ai eu envie de renouveler l’expérience. Depuis, j’ai donc participé à plusieurs Championnats du monde et j’ai approfondi ma connaissance du jeu et de la communauté en faisant du bénévolat lors d’autres événements. Pour les sélections, je suis simplement présent et je compte faire découvrir ce sport et l’ambiance incroyable du Patch à quelques amis. Le Dartmouth Curling Club était mon club local (maintenant fermé) et une véritable lueur d’espoir pendant les longs mois d’hiver ; j’y encourageais mes amis et ma famille pendant leurs parties, et je l’ai même loué pour une fête de centenaire. C’était un lieu chaleureux et accueillant où l’on pouvait se retrouver et rencontrer des gens que je n’aurais jamais croisés autrement. J’espère qu’il rouvrira. » ~ Leah Sameoto, bénévole et défenseure du curling.

Parfois, il suffit qu’on vous le propose, comme l’a souligné Kendra Gannon, journaliste pigiste de Global News et résidente du quartier North End d’Halifax :

Kendra Gannon de Global News (à droite) réalise une entrevue lors du Festival des anneaux. (Photo : Curling Canada)

« J’ai grandi dans le quartier North End et jamais personne n’est venu dans nos écoles ou dans notre communauté pour nous inciter à pratiquer des sports majoritairement blancs. Le basketball est très important pour la communauté noire, mais on ne voit pas vraiment de gens nous proposer de jouer au hockey, de faire du patinage artistique ou de pratiquer tout autre sport d’hiver. Quand j’ai découvert ce qui se passait, c’était du jamais vu à Halifax, où se trouve la plus grande communauté noire du Canada, à North Preston. J’ai trouvé formidable que vous alliez dans les écoles et que vous fournissiez l’équipement pour que les élèves puissent essayer ce sport. En parlant avec un participant d’une des écoles… on sentait le plaisir dans sa voix, et il a dit qu’il allait continuer. Savoir que le sport change complètement leur vie… Je n’ai pas de mots, j’en ai eu la chair de poule. Je sais simplement l’impact que cela aura sur les jeunes à l’avenir. »

C’est peut-être ce qui explique le succès du Festival des cercles : un succès renforcé par un travail de sensibilisation important auprès de groupes souvent oubliés, car, soyons honnêtes, on ne découvre pas souvent le curling « par hasard ». C’était d’ailleurs l’esprit du festival : créer ce lien, un événement ouvert à tous. Cela peut paraître anodin pour certains, mais pour une famille présente, cette ouverture était déjà une grande satisfaction :

« Nous sommes originaires du Malawi et cherchions une activité gratuite pour la fin de semaine. Nous sommes tombés sur le Festival des cercles. C’est pourquoi nous sommes ici. Nous avons regardé la compétition de curling et une personne (un ambassadeur du curling)[3] s’est assise avec nous pour nous expliquer les règles. Maintenant, je comprends un peu mieux le curling. Et, surprise, mes enfants adorent! Ils veulent absolument réessayer le curling en salle et même aller sur la glace. » ~ Participant, Festival des cercles

Le festival était le fruit d’une collaboration : des partenariats ont été noués, des commanditaires ont donné de leur temps et de leurs ressources, et les médias ont couvert l’événement, car tous y voyaient une initiative précieuse et inédite. Je crois que le festival a démontré comment Curling Canada et la communauté du curling peuvent rayonner auprès du public en dépassant les frontières, les hiérarchies et même les récits que nous nous racontons. Le festival fut une preuve de force et de courage, et fut galvanisé par les agences municipales, provinciales et fédérales œuvrant toutes vers un objectif humanitaire : servir le bien public. Le curling était l’attraction principale, mais le véritable gagnant, c’est nous tous et l’incroyable solidarité de la communauté d’Halifax qui a œuvré avec force pour affirmer : nous avons tous notre place. La communauté du curling a été le moteur de ce sport depuis ses débuts. Aujourd’hui, nous devons honorer cette tradition en renouant les liens, non seulement au sein du du curling, mais aussi avec les communautés environnantes. Il s’agit notamment de renouer – à nouveau – avec les racines du curling. Nous pouvons nous laisser emporter par le faste des Essais, mais au fond, le curling a toujours été une affaire de communauté, pour la communauté — qui, même si elle ne ressemble plus tout à fait à ce dont nous nous souvenons, reste la même.

Les Essais sont terminés et les équipes Homan et Jacobs sont maintenant prêtes à représenter le Canada aux Jeux olympiques de Milan-Cortina, en Italie. Ce fut un événement impressionnant, riche en émotions, au cours duquel l’équipe locale de Christina Black, d’Halifax, a incarné l’esprit de la côte Est, puisant force et inspiration auprès d’une légende qui nous a quittés. Ce même esprit s’est manifesté lors du Festival des cercles, grâce à la présence de tous les membres de cette communauté dynamique venus apporter leur soutien. C’est peut-être là le message : prendre soin les uns des autres, être au service de tous et se souvenir que le curling dépasse le cadre de notre sport. En allant au-delà des frontières du curling, on découvre des bienfaits que nous ne pouvons encore imaginer. N’est-ce pas là le véritable héritage de ce sport? Si nous prenons le temps d’écouter, peut-être pourrons-nous percevoir un léger écho du rire et de la joie de Colleen, ainsi que de son dévouement à ce sport : un murmure qui nous rappelle que le curling est un sport pour tous.

Le Dr Richard Norman est le directeur du développement communautaire et de l’innovation chez Curling Canada

[1] Le Patch est le lieu de divertissement légendaire du curling! Le divertissement est garanti avec des jeux et des spectacles sur scène tous les soirs et une savoureuse gamme de plats et de rafraîchissements. (source : Curling Canada- https://www.curling.ca/fr/2025trials/patch/).

[2] Mair, H. (2009). Club life: Third place and shared leisure in rural Canada. Leisure Sciences, 31(5), 450–465.

[3] Dans le cadre de cette initiative, des billets gratuits ont été offerts aux festivaliers pour assister à des matchs de curling en personne, ainsi que la possibilité de rencontrer un ambassadeur du curling afin qu’il leur explique les règles du jeu et réponde à leurs questions.

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