Par : Jolene Latimer
On pouvait ressentir ses émotions à travers l’écran. Christina Black venait de mener une équipe négligée aux portes des Jeux olympiques, avant de voir son rêve s’envoler face à Rachel Homan lors de la finale des Essais canadiens de curling 2025, qui avaient lieu chez elle, à Halifax, en Nouvelle-Écosse. Alors que la caméra se fixait sur Black pour son entrevue d’après-match – l’équipe Homan célébrant sa victoire tout juste hors champ –, les observateurs attentifs pouvaient voir qu’elle retenait ses larmes.
Pour plusieurs, dans le monde du curling, c’était un moment très familier.
« Même maintenant, quand je regarde un match important, j’ai une pensée pour les membres de l’équipe perdante. Je les regarde en premier, avant même de regarder les gagnants. Je pense que la plupart des gens, quand ils regardent du sport, sont attirés par l’équipe gagnante. Même aujourd’hui, cela a changé ma façon de voir le sport », a déclaré Amy Nixon, dont l’équipe, menée par la capitaine Shannon Kleibrink, a perdu la finale des Essais de 2009 contre Cheryl Bernard sur la dernière pierre.
« Je comprends profondément à quel point c’est dévastateur », a-t-elle ajouté. « Je sais que c’est très difficile et que ce ne sera pas facile à surmonter. »
Au curling, il existe de nombreuses façons de perdre. Mais peu de revers portent le poids de rater une chance de participer aux Jeux olympiques d’hiver. Pour les athlètes qui l’ont vécu, terminer la saison – et parfois même continuer de pratiquer le curling – peut devenir un véritable combat.
La défaite la plus crève-cœur du curling canadien

Quand Beth Iskiw repense aux années passées à pourchasser son rêve olympique, ce n’est ni un lancer ni un match en particulier qui lui vient à l’esprit, mais l’uniforme qu’elle n’a jamais pu porter.
Comme le délai entre les Essais Montana’s et les Jeux est très court, la logistique, notamment la commande des uniformes, est prise en charge des mois à l’avance pour tous les athlètes ayant une chance de prendre part aux Olympiques.
« Avant les Essais, on choisit sa taille en ligne sur le site de Lululemon », explique Iskiw, précisant que les athlètes doivent également se soumettre à des tests antidopage et commencent à recevoir des courriels du Comité olympique canadien en préparation des Jeux. Iskiw a participé quatre fois aux Essais Montana’s au cours de sa carrière de curleuse : comme joueuse, cinquième et entraîneuse. Elle a également participé six fois au Tournoi des Cœurs Scotties, remportant le titre en 2012 en tant que troisième de l’équipe de Heather Nedohin et décrochant ensuite la médaille de bronze aux championnats du monde.
« On vit comme si on était une athlète olympique. Tout ce travail de préparation. Et quand on ne gagne pas les Essais, paf, tout s’envole », a-t-elle déclaré.
La déception qui s’ensuit peut être parmi les plus intenses du sport de haut niveau – et parmi les moins bien comprises. « Perdre la finale des Essais olympiques au Canada, c’est sans aucun doute la pire défaite qu’on puisse vivre. La seule chose qui ait été plus dure et plus difficile dans ma vie que cette défaite, c’est l’hospitalisation de ma mère en soins intensifs après son opération du cerveau », a confié Nixon, qui a également connu l’autre côté de la médaille : elle a remporté les Essais Montana’s en 2005 en tant que troisième de l’équipe Shannon Kleibrink, se qualifiant ainsi pour les Jeux de Turin 2006. « Je pense que pour le commun des mortels, ça peut paraître un peu fou, mais ce fut un énorme chagrin. »
Ce qui rend une telle défaite si difficile à encaisser, c’est la confiance nécessaire simplement pour arriver aux Essais Montana’s prêts à concourir. « Pour gagner, il faut y croire. Les équipes ont investi et fait des sacrifices, et elles ont dû se convaincre qu’elles monteraient sur la plus haute marche du podium », a déclaré Nixon.
Pour la plupart des équipes, cette confiance se construit au fil des années grâce à des sacrifices logistiques et personnels : organiser la garde des enfants, concilier vie professionnelle et vie familiale, et trouver un équilibre entre les deux pour un cycle olympique de quatre ans. Viser le podium implique d’accepter la possibilité de ne pas atteindre son objectif, et cela peut être douloureux.
« Tout le monde pense aux entraînements sur glace. On est sur la glace quatre ou cinq fois par semaine, sans compter les tournois. Mais je ne parle même pas de ça, je parle de la façon dont cet objectif devient quasiment une obsession. On organise toute sa vie autour de cet objectif », a déclaré Iskiw.
Aux Essais, les athlètes sont galvanisés par la possibilité bien réelle que n’importe quelle équipe qui connaît une heureuse séquence au moment opportun puisse remporter le titre. « Tous les participants aux Essais ont vraiment le sentiment d’avoir une chance de gagner », a affirmé Iskiw. « Si vous connaissez une bonne semaine et que votre équipe joue à son meilleur niveau, vous pouvez gagner. »
À chaque bout, l’enjeu est palpable. « Il y a de la tension dans l’air lors des Essais, et même le public la ressent », a-t-elle déclaré. « On ne veut pas voir d’erreurs, car on sait à quel point les erreurs sont lourdes de conséquences. Même aujourd’hui, quand je regarde du curling, j’ai le cœur serré en regardant certains matchs ou en voyant certaines erreurs; c’est tellement déchirant. »
Quand ces erreurs s’accumulent et se transforment en défaites, la déception est brutale. Malgré les ressources mises en place pour les athlètes brevetés et de haut niveau, la récupération est difficile.
« Même si on nous y prépare, c’est pire que ce qu’on imagine », a confié Iskiw. « Soudain, je ne savais plus où diriger ma motivation. C’est vraiment déprimant. Vraiment triste. Et puis, on a envie d’être enthousiaste en vue des Jeux olympiques, de soutenir l’équipe qui y participera, mais on pleure à chaque fois qu’on voit un athlète sur le podium, en se disant : « J’étais si près du but. » »
Faire face à la déception

Lorsque Sherry Middaugh a déposé Tracy Fleury à l’aéroport de Saskatoon en 2021 après la défaite de la capitaine face à Jennifer Jones en finale des Essais canadiens Montana’s, Fleury n’avait qu’une question : « Comment se remettre d’une telle défaite ?»
Middaugh, qui avait entraîné l’équipe Fleury pendant les Essais, connaissait déjà la réponse. Elle avait elle-même vécue cette situation : une défaite en finale des Essais canadiens de 2013 contre Jennifer Jones en tant que capitaine de sa propre équipe.
Sa réponse à Fleury fut simple : « On ne s’en remet pas. »
« Même en regardant les Essais aujourd’hui, on ressent encore un pincement au cœur plutôt qu’une grande joie », a déclaré Middaugh. « C’est difficile de dire quand on s’en remet vraiment. Je ne sais pas si c’est possible. Ça n’a pas vraiment d’incidence sur la passion, l’amour et l’esprit de compétition. Mais c’est plutôt comme un regret. Ce sentiment d’être passé si près ronge un peu la confiance. »
Iskiw éprouve un sentiment similaire. « Dès qu’on me présente comme championne du tournoi Scotties à des gens qui ne connaissent pas le curling, la personne à qui on me présente s’exclame : « Oh là là, c’est incroyable! Avez-vous déjà participé aux Jeux olympiques? » C’est toujours la même question. On peut être championne du monde et l’une des meilleures curleuses, les gens vous la poseront toujours. »
Si la défaite ne s’efface jamais complètement, au fil du temps, la question n’est plus de savoir comment la surmonter, mais comment vivre avec.
Pour de nombreuses équipes, la première décision à prendre est de savoir comment aborder le Tournoi des Cœurs Scotties, qui a lieu quelques mois seulement après leur plus grande désillusion. « Le dernier endroit où l’on a envie d’être, c’est un club de curling juste après ça », a déclaré Middaugh, qui a indiqué que son équipe avait élaboré une explication simple pour mettre fin aux discussions avec les médias et les partisans concernant leur expérience aux Essais.
« Il faut s’appuyer sur ses coéquipières, car elles vivent la même chose », a ajouté Middaugh.
Dans le cas d’Iskiw, le processus fut différent. Après sa défaite en 2013, son équipe a connu des difficultés lors des éliminatoires du Tournoi des Cœurs Scotties et n’a pas réussi à se qualifier. « Je me sentais vraiment mal tout le temps », a-t-elle confié.
Sa solution : « Après les Essais, il me fallait un chien », a-t-elle déclaré. Il lui a fallu quelques années avant de concrétiser son projet d’adopter un chiot, mais elle a maintenant un cavapoo nommé Charlie, dont l’arrivée est directement liée à ce désir. Elle a fait une pause du curling pendant un an avant de se tourner vers l’entraînement.
« Je me suis dit : j’ai investi trop de temps dans ce sport dans ma vie pour ne pas continuer! », a-t-elle confié. « L’entraînement m’a permis d’aborder les choses différemment. J’ai réalisé tout ce que j’avais encore à apprendre. Il y a tellement de choses que j’ignorais, car je n’avais jamais été confrontée à l’évaluation des athlètes. » Iskiw entraîne actuellement l’équipe Myla Plett. Sa fille, Allie Iskiw, est la première de l’équipe, qui représentera le Canada aux championnats du monde juniors de curling à Tårnby, au Danemark, du 24 février au 6 mars 2026.
Iskiw explique que son rêve est toujours vivant. « J’adorerais aller aux Jeux olympiques un jour », a-t-elle déclaré. « Je garde espoir de pouvoir y être un jour, d’une manière ou d’une autre. Quand on est une athlète de haut niveau et que les Jeux olympiques représentent le summum, on rêve de vivre cette expérience. » L’ancienne capitaine d’Iskiw, Heather Nedohin, entraînera l’équipe Homan à Cortina.
Il n’y a pas de solution miracle, ni de calendrier précis. Bien que Curling Canada fournisse aux athlètes de haut niveau les ressources nécessaires pour gérer les hauts et les bas de la compétition, le processus reste personnel. Chaque athlète qui finit par retrouver son équilibre traverse d’abord une période d’incertitude, au cours de laquelle son avenir dans le curling est encore flou. Ceux qui parviennent à surmonter la déception et à rester dans le sport trouvent généralement une façon de rebondir similaire à celle de Nixon dans les années qui ont suivi sa défaite.
Elle s’est également éloignée du curling pendant un certain temps avant de participer au tournoi Nanton Mixed Meat Spiel 2010 en Alberta, avec son mari et des amis.
Ils ont gagné. Le prix était une demi-vache. Son mari ne mange pas de bœuf.
« On s’est vraiment bien amusés », a déclaré Nixon. Cela lui a rappelé pourquoi elle avait commencé à jouer au curling.
Aujourd’hui, elle regarde sa fille jouer chaque semaine. « Elles montent à l’étage pendant une demi-heure à la fin, installent deux tables ensemble, et le côté social prend le relais. C’est ce qui m’a toujours ramenée au curling », a-t-elle expliqué. « Le curling peut être magnifique, la communauté du curling peut être magnifique et le pouvoir du curling peut être magnifique. »
Jolene Latimer est membre du comité exécutif de Femmes du curling.





